Punks indonésiens, le corps du délit. Petite chronique du punkisme ordinaire

Les photos sont disponibles en plus grand format. Il suffit de cliquer dessus.



S'il fallait illustrer la dimension politique du corps, il suffirait de raconter l'histoire des 64 Punks (59 hommes et 5 femmes) arrêtés en décembre 2011 à Banda Aceh en Indonésie, lors d'un concert, au prétexte... qu'ils sont Punks! Être Punk, c'est-à-dire adopter un mode de vie qui se traduit par un style vestimentaire, est donc, de fait, un acte délictueux. C'est en effet en tant que membres d'une sous-culture (au sens de Dick Hebdige) que la police les a arrêtés.

S'ils avaient été interpellés pour trouble à l'ordre public, vol, violences en réunion, voire viol... la question se poserait différemment. Dans cette affaire (relatée par la presse indonésienne et relayée par la presse internationale) ce qui pose problème, c'est bien le fait d'être considéré comme délinquant simplement pour ne pas être soumis à l'ordre social et de ne pas manifester une attitude orthodoxe. Selon les autorités elles-mêmes, aucune charge n'a été retenue contre les jeunes arrêtés. C'est bien parce qu'ils étaient punks et en tant que Punks qu'ils ont été interpellés puis humiliés et soumis à une rééducation morale forcée.  C'est en tant que Punks que ces violences symboliques leur ont été adressées, comme d'autres personnes subissent des violences en tant que femmes ou en tant qu'étrangers. On peut donc ici parler de "punkisme" comme on parle de racisme ou de sexisme.

Ces Punks ont été arrêtés, donc. L'argument officiel est que leur comportement et leur apparence étaient contraires à la charia. Pour le maire d'Aceh, qui a ordonné les arrestations, "nous craignions que la charia islamique mise en oeuvre dans la province ne soit compromise par leurs activités" ("Punk's not dead, it's just gone to moral rehab", ABC news, du 15/12/2011). D'une certaine manière, c'est une arrestation préventive dont il s'agit.
En clair, cela signifie qu'ils bousculent l'ordre, en l'occurrence, un ordre social et politique rationalisé par des arguments religieux. Ce qui bouscule, c'est sans aucun doute leur mode de vie. Issus de la rue pour la plupart, il portent des chevelures provocantes (la fameuse crête iroquoise ou "Mohawk"), des tee-shirts déchirés – dont certains à l'effigie de groupes rocks aussi "déviants" que "The Ramones" (ironie) – ainsi que des piercings et des tatouages, certains poussant même la décadence jusqu'à s'étirer le lobe des oreilles pour y insérer des bijoux d'une largeur à faire peur (à qui?).





Ces Punks ont été rasés, les hommes du moins, la chevelure des filles étant normalisée selon la coupe des femmes... de la police d'Aceh


Leur piercings ont été retirés

Leur tonte, organisée publiquement avec force de photographes convoqués par les autorités, témoigne de cette mise en ordre des apparences. Elle est la seconde étape de privation de liberté. Une fois arrêté, les Punks ont ainsi été soumis à l'une des premières techniques de dépersonnalisation que connaissent bien les militaires et certains détenus, technique remarquablement décrite par Primo Levi dans Si c'est un homme.
La tonte fonctionne comme mise au pli vengeresse, ce que l'histoire de France connaît bien (voir de Fabrice Virgili, Les Tondues). Frédéric Baillette a synthétisé dans "Organisations pileuses et positions politique" (revue Quasimodo, 2003, "Modifications corporelles") la manière dont tout pouvoir passe par une mise en ordre du poil, du cheveu à la barbe, en passant par les moustaches et les poils aux pattes. Ici, pas d'ordre économique incitant à traquer le poil, devenu ennemi intime. Il s'agit bien d'un ordre social qui organise les apparences selon le sexe et les convenances, les traditions et les usages.
Ces corps marginaux, réfutant l'orthodoxie corporelle de leur société en s'appropriant les marques de transgression produites ailleurs près de quarante ans auparavant, dérangent. Sans rien dire, simplement en s'affichant, ils affirment leur rejet des conventions et des pesanteurs. Leur refus de s'y conformer va bien au-delà d'une simple marginalité. Ils montrent que l'on peut échapper aux évidences et se détourner des allant-de-soi. Ce sont des corps impurs pour une société aussi sûre de ses fondements qu'inquiète des changements qui se produisent en son sein.

Une fois tondus, les Punks ont été soumis à un bain "purificateur"

Puis ils ont été soumis à une rééducation morale encadrée par la police.


les Punks d'Aceh lors de leur stage de rééducation
Bref, l'ordre a été rétabli, un ordre qui s'affiche dans l'exposition des Punks en vêtements traditionnels, après dix jours de rééducation morale par les instructeurs de la police


L'objectif de la rééducation a été clairement affirmé : "Nous leur apprendrons à se lever tôt, à manger proprement, et à se comporter poliment" avait annoncé au moment de leur arrestation l'un des instructeurs du camp.
... ça doit être beau une Indonésie qui se lève tôt, une Indonésie propre et polie, une Indonésie uniforme et traditionnelle pour les gens qui y vivent; ça doit être important aussi, pour tous les touristes occidentaux qui vont y chercher l'exotisme, d'autant que les chanteurs de rue punks ne sont pas compris dans les forfaits des tours opérators.
Mais plus sérieusement, que révèle ce projet de rééducation de ces jeunes Punks?

Iskandar Hasan
L'analyse des propos rapportés dans la presse indonésienne en ligne (et en anglais car malheureusement, je ne suis pas en mesure de lire ni de comprendre l'indonésien) nous apprend beaucoup sur cette histoire.
Ce travail sur la presse indique comment l'affaire des Punks d'Aceh a servi le pouvoir politique en place pour communiquer sur son projet de société. Depuis le 14 décembre en effet, la présence dans les média indonésiens d'Iskandar Hasan, le chef de la police d'Aceh à l'origine des interpellations,  est constante. C'est d'ailleurs lui qui a communiqué les informations officielles à la presse. Il ne s'agit pas d'un événement que les media auraient découvert. L'histoire des Punks d'Aceh s'inscrit au contraire clairement dans un projet de communication au plan interne, viv-à-vis de la population indonésienne, et au plan international, pour attester des valeurs défendues dans cette province, présentées comme conformes aux normes de la charia.

En eux-mêmes, les actes mis en scène pour la presse auraient pu suffire. Raser la tête d'individus suite à une interpellation, leur retirer leurs piercings, les colliers de chien et les chaines qui constituent les accessoires ostentatoires de leur "punkitude", c'était déjà contribuer à effacer les corps gênants. Ces actes forts participaient en eux-mêmes à l'imposition de l'ordre politique. Mais il fallait aller plus loin.
Le pouvoir local ne supportait pas cette infraction à l'ordre corporel. Les Punks interpellés se plaignaient depuis plusieurs mois déjà du harcèlement policier (cette intolérance institutionnelle à l'égard des Punks se retrouve chez nous. Dans les interviews que j'ai menées en France auprès de punks de diverses générations, depuis ceux de la première heure, au milieu des années soixante-dix, jusqu'aux plus jeunes, ce constat revenait régulièrement: la peur de l'intervention policière ou de l'agression par des groupes d'extrême-droite, le fait de ne jamais pouvoir dormir tranquille dans un squat sans craindre une descente de police ou de "nazis", selon l'expression employée par de nombreux Punks pour qualifier des groupes d'extrême-droite).

Pour en revenir en Indonésie, donc, ce qui marque également, c'est la volonté de redresser moralement cette jeunesse marginale, en utilisant des procédés reposant sur la privation de liberté, et cela sans aucun procès, en soumettant les individus à l'arbitraire policier. Dix jours durant, ces jeunes ont subi un stage de redressement moral dans une école de police, basé sur une stricte  discipline corporelle, intellectuelle et spirituelle (gymnastique le matin, cours l'après-midi et prières). Cette décision a été justifiée par Illiza Sa'aduddin Djamal, le maire d'Aceh qui a dit espérer "qu'en les envoyant en réhabilitation, ils vont se repentir". Mais quel repentir pouvait-il attendre? Celui de se rendre à un concert de charité pour récolter des fonds pour les orphelins? Ou bien, simplement se repentir d'enfreindre la normalité des apparences?
Pour la police, les 10 jours de réhabilitation avaient en outre pour projet de lutter contre leurs "comportements déviants", car, selon le chef de la police, "ils ne se douchent jamais, ils vivent dans les rues, et ne réalisent pas les prières quotidiennes [...] Nous devons les corriger afin qu'ils se comportent correctement. Il ont besoin d'un traitement dur pour les redresser moralement". Très clairement, il s'agissait de normaliser leur mode de vie et de les fondre dans le moule de la rectitude sociale dont la religion n'est qu'un outil.
La justification officielle de leur arrestation donnée par Iskandar Hasan est la suivante. Lorsqu'ils ont demandé l'autorisation d'organiser le concert, "ils ont donné de fausses informations: ils se sont présentés comme une commnauté de jeunes d'Aceh, alors que c'étaient de jeunes Punks". Il est donc impossible d'être à la fois un jeune d'Aceh et un Punk. Ce présupposé justifie non seulement l'arrestation mais surtout la réhabilitation. Car, toujours selon Iskandar Hasan, "c'est parce qu'ils sont aussi des jeunes de la province que nous avons décidé de les éduquer en les envoyant à l'école de police de Seulawah".

Cependant, malgré tout ce travail de redressement moral, Iskandar Hasan soulève la nécessité de travailler à reconstruire la normalité corporelle. Car les Punks sont tatoués, certains portaient de larges piercings. Leurs corps sont marqués et ces marques ne s'effacent pas aussi facilement. La stratégie exposée par Iskandar Hasan consiste à rendre les Punks responsables de leur normalisation et à présenter les autorités d'Aceh comme étant préoccupées par le désir de venir en aide à ces pauvres gosses sur la voie de la rédemption. Ecoutons-le: "Si certains d'entre eux, avec des trous de boucles d'oreille, ou d'autres gros trous de piercings nous demandent pour refermer les trous, alors, nous y remédierons. [...] Nous avons aussi l'intention d'aider ceux qui le veulent à effacer leurs tatouages [...] ou à aller au collège."

Finalement, ce que les autorités veulent au Punks, c'est le futur qu'ils refusent et un corps sans style, un corps neutre, un corps politiquement correct.

Sans doute que parmi ces 64 jeunes, certains et certaines se feront plus discrets, de manière à ce que leur corps échappe au délit de punkitude. Mais il y a fort à penser que leur rejet du système n'en sera désormais que plus fort...
Pour s'en convaincre, il suffit de lire les propos de l'un d'entre eux, interviewé à la suite des 10 jours de rééducation idéologique: I will still be a punk because I like it.” ("Je resterai toujours punk, parce que j'aime ça")

Quelques références:
Une interview intégrale d'Iskandar Hasan, le chef de la police d'Aceh, publiée le 24/12/2011 dans le Jakarta globe. Dans cette interview, il revient sur sa décision qu'il justifie malgré la critique internationale quasi unanime à son égard.


Pour prolonger sur les Punks indonésiens:
Sur ces Punks indonésiens, je ne sais que peu de choses, qu'ils sont des musiciens de rue recrutés parmi les enfants de la rue. Bref, des mecs et des nanas vivant nulle part.


J'ai trouvé deux vidéos (en anglais) sur les Punks indonésiens. En français, je vous invite à regarder ici.



le Père Noël part en Indonésie
soutenir les Punks

Quelques liens à propos du soutien aux Punks indonésiens:
sur Rue 89, les keupons du monde se rebiffent
sur Bonnenouvelle, les punks n'oublient pas les punks

sur Facebook: une page de soutien Support to Aceh Punx

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