dimanche 8 janvier 2017

Lemmy Kilmister - Life is an accident

"Everything in your life, really, is accident.
You know what I mean?
The all thing.
You think about it: All the important part of your life is an accident"
Lemmy Kilmister (1991)

samedi 8 octobre 2016

Le monde-corps et les 10 personnes les plus

Quelques mots tapés à la va-vite sur un clavier sont autant de gouttes dissoutes dans l'océan. Aujourd'hui comme hier, sur ce blog comme ailleurs.
Ces traces qui s'affichent sur un écran, circulent sur les smartphones, s'impriment pour être lues plus tard ou conservées, ces tracent numériques qui se copient-collent... contribuent à l'élaboration du grand livre du monde, un grand livre auquel tout le monde contribue, de n'importe quel lieu, à n'importe quel moment, dans n'importe quelle langue et selon n'importe quel niveau de maîtrise de cette langue.
Jamais le monde en train de se faire n'a été aussi accessible à tous (ou presque). Accessible, mais pas forcément lisible:
Tout ce qui se fait quelque part peut-être exposé, discuté, jugé dans l'instantanéité de sa production.
Des humains s'exhibent, d'autres sont exhibés.
Des hommes et des femmes se montrent, d'autres sont captés par un téléphone, une caméra, un appareil photo et leur image circule de manière virale.
Les corps apparaissent ainsi dans toute leur diversité, indiquant comment les cultures travaillent à se distinguer, comment elles se traversent les unes-les autres, comment elles se mêlent mais aussi comment elles se reproduisent, et comment, en leur sein, le mimétisme s'accompagne de l'anticonformisme, la reproduction de la transgression.
Le monde-corps nous saute au yeux tous les jours.

mercredi 17 août 2016

Caster Semenya 800m catégorie femmes.


Caster Semenya représente l'Afrique du Sud sur 800m femmes à Rio 2016
Écrire sur Caster Semenya aujourd'hui, en 2016 ne devrait plus avoir le moindre intérêt. Ou à la rigueur, on pourrait  raconter l'histoire de cette petite fille noire, élevée dans un village démuni du Nord Transvaal, au nord de l'Afrique du Sud où elle joue avec les autres enfants et où elle court vite, très vite, si vite (plus vite que Kirikou) qu'elle est repérée et orientée vers l'athlétisme.
C'est le genre d'histoire qui plaît aux médias: la petite fille pauvre, noire, dont les parents ont connu l'Apartheid, la fée qui se penche sur son berceau et la petite fille qui échappe à son destin à force de travail, d'effort, de sacrifices, qui réussit au plus haut niveau en allant gagner l'or aux championnats du monde, dont le mérite est d'autant plus grand qu'elle est venue de rien, ou presque rien... Une métaphore de la vie dans un contexte compétitif cruel, impitoyable: Voyez ce que permet le sport et tout le tralala.

mercredi 10 août 2016

Princesse sans eau

Princesse ouvre doucement la portière. Tout le monde dort encore dans la voiture. Elle descend et la repousse doucement sans la claquer pour ne réveiller personne. L’air est encore frais. Le soleil est déjà levé mais ses rayons n’ont pas encore franchi la colline. Dans une heure, quand il commencera à taper sur les vitres il sera impossible de dormir, malgré les cartons posés sur le pare-brise.

Princesse va à la fontaine. Elle tourne le robinet, rien ne coule. Elle va un peu plus loin dans le parc, s’accroupit et pisse sur l’herbe jaune. Elle revient à la voiture de son pas d’enfant mal réveillé. Elle marche, seule, sur le trottoir, longeant les voitures où dorment les familles.

vendredi 15 juillet 2016

Putain de camion. Pour Nice et ses enfants


Nice 14 juillet 2016, c’est la fête.
On est en bord de mer.
C’est le soir du feu d’artifice.
On vient de partout pour le voir.
Les enfants se couchent tard ce soir. Ils sont excités. Fatigués aussi. Les plus petits sont au bras. Têtes levées vers le ciel. Mains sur les oreilles, y fait du bruit le feu d’artifice.

C’est une magie inquiétante ces explosions lumineuses. D’abord il n’y a rien. Le ciel est noir. Peut-être la lune. Puis un sifflement et les étoiles qui se dispersent, des étoiles de toutes les couleurs en bouquets, en cascades, en zigzag…

C’est le soir des enfants. Avant il y a eu la glace ou les frites, la promenade sur la plage la nuit. L’inquiétude aussi de se perdre. Ne me lâche pas la main. Reste ici. Si on se perd on se retrouve devant… on ne se perdra pas.
La lenteur, les sourires, les corps détendus, les amoureux qui se serrent, têtes levées vers le ciel.
Les grands-parents qui rêvent leur enfance avec leurs petits-enfants, leurs enfants, les générations qui se retrouvent. Les bandes de potes qui rigolent.
C’est une belle soirée, c’est les vacances, c’est le 14 juillet, c’est le feu d’artifice.
Voilà ce que c’est: un grand regroupement familial et populaire.
Gratuit, ouvert à tout le monde, ouvert sur le ciel, ouvert sur le monde.

Et le monde est entré soudainement sur la Promenade des anglais. Le monde des porteurs de morts.
En camion. Un grand camion blanc. Du blanc des camions des secours, de cette couleur qui, dans les pays en guerre, indique la neutralité. Le blanc dont on recouvre les cadavres aussi. Ce blanc dont sont les fleurs pour la mort d’un enfant.
Le 13 novembre, les chiens sont entrés dans Paris. Ce 14 juillet, c'est à Nice qu'ils ont débarqué.

Putain de camion. Cette chanson qui revient au matin d’après un carnage.
Un camion qui fonce sur une foule qui s’amuse, sur une foule qui rentre ses enfants aux yeux mi émerveillés mi clos, une foule qui se déplace lentement, heureuse de se trouver là, d’avoir vu le spectacle du ciel illuminé et de ses assourdissantes couleurs, les anciens qui marchent lentement, les petits au bras, les plus grands qui cavalent mais pas trop loin parce que reste ici tu vas te perdre… les ados qu’on retrouve plus tard à la maison mais pas trop tard, les amis qu’on croise par hasard.

Puis l’éclatement de la foule, le bruit qu’on ne comprend pas, le camion qui roule, la foule qui réagit trop tard, les cris, la terreur de la dispersion, des proches perdus, la vue d'enfants, de pères, de mères tués, la terreur des courses affolées la main serrée sur celles des enfants, venez les enfants, dépéchez-vous, le petit collé à la poitrine, pour aller quelque part, pour fuir la mort des autres, pour se mettre à l’abri, pour protéger les siens.

Devant l’hôtel Westminster, le gros camion blanc a été arrêté.
Les étoiles se sont tues.
Les explosions de lumière ont cédé la place aux sirènes et aux gyrophares.
Le blanc des ambulances, celui de l’hôpital, emplit la nuit.

Des morts, nombreux, sur la Promenade des anglais.
Un soir de fête familiale.

Les feux d’artifice seront différents désormais.
Chaque  étoile de lumière serrera le coeur du sourire d’un enfant disparu, et le bouquet final fera danser la mémoire ce celles et de ceux qu’a emportés ce putain de camion.
Photo de Une du Monde daté du 16 juillet 2016

mardi 28 juin 2016

L’État matraquant la Liberté de dessiner - Réflexion autour d'une fresque de rue


Fresque de Goin - Grenoble, 2016
Fresque de Goin vandalisée - Goin, 28 juin 2016

Charlie-Hebdo: "un journal qui avait le souci de l'indépendance et de la liberté parfois jusqu'à l'impertinence"
Bernard Cazeneuve, Ministre de l'intérieur, Cérémonie des vœux à la presse du 28 janvier 2018
La liberté atterrée. Work in progress

Les dessins de Goin sont politiquement incisifs. Et c’est bien le problème.
Ils soulèvent une adhésion ou un rejet immédiats.
Pour le dire simplement, Goin est bon. Et ça claque.
Ils s'attaque – à la peinture – aux pouvoirs économique et politique dont il raille l'interdépendance.
Il peint les murs nus pour faire tomber ceux de l'injustice et de la domination.
Il dénonce aussi avec de la couleur les effets mortifères du nucléaire.
Fukushima Flowers

Les Trois Grâces


Ils se moque avec une impertinente pertinence des hommes politiques.
Small brother is watching you

Hollande et sa boîte à outils

Putti Riot


Il dénonce les discours dominants, leur futilité et leur hypocrisie, les rapports de pouvoir et les illusions médiatiquement orchestrées comme ici le spectacle du football ou les enfants-soldats.
We need foot not football, Athènes, 2013

C’est un artisan de la bombe… de peinture.
Un pirate qui excelle dans le détournement… des symboles des pouvoirs.


















Ses dessins contiennent en outre une touche de poésie, ce qui n’arrange rien.
Un dessinateur qui dessine des coeurs et des enfants ne peut pas être vraiment mauvais… même s’il dessine aussi des CRS matraquant à tour de bras.

Goin est sous les feux de l’actualité parce qu’il a touché juste.
Voilà à quoi se résume la polémique née de sa participation au festival de dessins de rue de Grenoble.

Le problème soulevé par Goin à Grenoble vient d’abord de la difficulté à lire et à comprendre un dessin.
Et pourtant, pour ce dessin-là, Goin a fait dans la pédagogie:
il a écrit en gros « 49.3 » sur un bouclier de protection de la police.
Puis il a rajouté une légende « L’Etat matraquant la liberté », au cas où des personnes n’auraient toujours pas pas compris que les policiers, matraque au poing, « symbolisaient » l’Etat.
C’est très compliqué la symbolique.
Ça suppose de comprendre la différence entre le sens propre et le sens figuré, ce qui est censé être acquis en sixième

Or, Goin, « figure » précisément une perception largement partagée quant à l’usage récent de l’article 49.3 à propos de la loi dite « loi travail ».
Il « représente » comment ce choix politique a été perçu à gauche comme à droite, y compris chez ceux qui l’ont utilisé (il suffit de chercher quelques secondes sur Internet pour trouver des vidéos de François Hollande ou Manuel Valls crier au déni de démocratie à propos de l’usage du 49.3 par le gouvernement… alors qu’ils étaient dans l’opposition).
J’arrête là l’explication de texte, la symbolique, la représentation, la figuration ne sont pas le réel.
Elles en sont une image.
En l’occurrence l’image de Goin est suffisamment juste pour que sa proximité avec d’autres dénonciations (notamment celles des violences policières vis-à-vis des manifestants se mobilisant précisément contre cette « loi travail ») rende insupportable la représentation de la réalité.

L’image dénonçant une réalité insupportable devient à son tour insupportable.

Il est préférable de désigner le sage
Il est préférable dans ces cas là de jeter le dessin en pâtures, de brûler les livres et d’enfermer celles et ceux qui donnent du réel une image juste mais impertinente, dans un souci d’indépendance et de liberté.
Il est préférable de ne rien voir, de ne rien entendre, de ne rien dire.
Il est préférable pour l'artiste d'appareil de tout voir et de ne rien dire.
Mais Goin n'est pas un artiste d'appareil.
Il est préférable pour l'artiste de salon de montrer ce que tout le monde a vu. De se montrer un poil impertinent, juste un poil.
Sauf que Goin n'est pas un artiste de salon.
Sauf que son impertinence touche à un Etat si faible qu'il n'a plus que des symboles pour se sentir exister.

Le bon dessinateur est celui qui en quelques lignes montre ce qu'on ne voit pas.
Le mauvais commentateur est celui qui y voit ce qu'il n'y a pas, c'est-à-dire ses propres fantasmes.

Le dessinateur de rue, Goin, a réussi: sa fresque a été vandalisée.
Ceux qui réclament le respect des forces de l'ordre ont dû utiliser les outils du désordre: le graffiti, ce symbole de la chienlit.

I Spray for You

La Liberté d'expression
guidant le peuple


dimanche 26 juin 2016

La société footballitaire: Sécurité, Autorité, Marché

Sur le TGV on fête l'Euro
au bar TGV, on boit de l'eau
TGV Montpellier-Lyon, début d'après-midi, samedi 25 juin 2016. Le train circule avec du retard. Je me rends au bar pour acheter un sandwich. Le bar est presque vide. Rien, ou presque, n'est exposé sur le zinc. Juste quelques canettes de soda et de l'eau. Pas de bière, pas de vin, pas de mignonnettes d'apéritif. Je demande au barman s'il y a eu un problème de livraison. Il me répond:
"On n'a pas le droit de vendre de l'alcool pendant l'Euro [de football]
C'est n'importe quoi, de toute façon, ils [les supporteurs] viennent avec leurs provisions [d'alcool]"

Le barman a l'air très contrarié.
Je retourne m'asseoir, sans manger et sans boire.
Perplexe.

Je pense aux interdictions prises le 13 juin par le préfet de Lyon d'interdire la vente d'alcool à emporter dans la ville pour éviter les "débordements" de supporteurs, décision prise suite aux violences qui se sont produites deux jours plus tôt à Marseille en début de tournoi (et dont on sait que les plus graves ont été le fait de milices russes entrainées au combat et ne buvant pas afin de garder leur vigilance face aux supporteurs anglais qu'ils ont agressés... et à la police qu'ils ont évité).
Un supporteur anglais entre la vie et la mort,
suite à l'agression par des milices russes
Le préfet de Lyon a donc interdit la vente d'alcool en ville, sauf dans les bars et dans la fan zone, ce nouvel espace dans lequel les gens se rendent en masse pour regarder ensemble un match sur grand écran, en plein air mais dans un espace clos dont l'entrée est conditionnée à une fouille minutieuse.

L'Euro c'est donc la fête du football. Mais la fête où on vous dit de faire.
On peut boire de la bière dans les bars et dans la fan zone mais de la Carlsberg, en contrat avec l'UEFA. Buvez, là où on vous dit de boire, saoulez vous mais à la Carslberg, sponsor officiel. Et chantez, hurlez...
(à écouter de Nathalie Bourrus La fan zone des bourrés: Carslberg bat Tourtel à plate couture)

 Cette succession de décisions qui n'entrainent pas de véritables tracas (ne pas boire de bière dans le TGV n'est pas vraiment problématique) traduit la manière dont le spectacle sportif (en l'occurrence celui du football) préfigure une société de contrôle non seulement des foules mais aussi de leurs loisirs. La combinaison des décisions politiques et des dispositifs de spectacle (ici les fans zones et les stades) constituent en effet une formidable machine à produire collectivement du désir:
désir de se retrouver entre soi (principalement entre hommes), uniformément vêtu des couleurs de la nation, désir de regarder un match ensemble, de se saouler ensemble, de chanter, de crier et de pisser ensemble, et pour ceux dont la virilité ne s'est pas encore affranchi de ses manifestations animales, de se battre ensemble.
La machine à produire collectivement du désir oriente aussi le désir de sécurité, de police partout pour tout, d'interdiction de circuler, de canalisation et de surveillance des masses.
Illustration de Tardi pour "Le Cri du peuple" sur la Commune de Paris, 1871
Ce ne sont plus les "hordes de barbares descendant de Belleville" de la Commune de Paris arborant le drapeau rouge qui inquiètent mais celles, plus bariolées et argentées, de supporteurs venus en France, touristes nomades circulant de stades en stades et priant de fan zones en fan zones.
Le désir de contrôle et d'interdiction se généralise alors à toutes celles et à tous ceux qui n'en sont pas: contrôle aux frontières, contrôle dans les gares, dans les centres villes, désir d'interdiction de manifestations parce que pendant l'Euro nos policiers sont fatigués...

Et puis, surtout, de manière insidieuse mais tout aussi désirée collectivement, désir de surveillance technologique, de vidéo surveillance de plus en plus fine, de contrôle des décisions et des comportements humains par la machine.
Surtout, oui surtout que l'arbitre ne se trompe pas, que ses décisions soient prises après le recours à la vidéo, que la main de Thierry Henry ou celle de Maradona soient sanctionnées (enfin, non pas celle de Thierry Henry), une vidéo dont les ralentis permettent de voir ce que l'oeil humain ne peut pas percevoir, sous des angles impossibles à la perception ordinaire (de face, de profil, par derrière, par au-dessus, au raz du sol)... Avec arrêt sur image: et là, tu la vois la main, et le hors-jeu, tu le vois le hors-jeu?
Le désir de surveillance technologique commence dans sa revendication à des fins aussi futiles que celles de savoir si – à 1/2 centimètre près et à la 1/2 seconde près – il y avait "bien" hors jeu...
Ce désir là, cette demande de l'image couplée au numérique, constitue finalement l'aboutissement totalement obscène du désir d'inhumanité où le radar flashe qui franchit la limite où les gestes de chacun peuvent être vus et commentés de tous.

Le spectacle du football préfigure une société désirée dans laquelle les contraintes sur les libertés ne seront pas imposées par un état totalitaire mais réclamées par un peuple soumis au désir d'être contraint.
"Et c'est là, dit sentencieusement le Directeur, en guise de contribution à cet exposé, qu'est le secret du bonheur et de la vertu, aimer ce qu'on est obligé de faire. Tel est le but de tout conditionnement: faire aimer aux gens la destination sociale à laquelle ils ne peuvent échapper."
Aldous Huxley, Le Meilleur des mondes (Brave New World, 1932)