samedi 31 août 2013

Darc Tattoo: La lumière du noir

Daniel Darc, Tout est permis mais tout n'est pas utile
Entretiens avec Bertrand Dicale, Fayard, juin 2013
La mort de Daniel Darc (Daniel Rozoum 20 mai 1959-28 février 2013) a généré un curieux livre. Rédigé par Bertrand Dicale à la suite de plusieurs entretiens avec le chanteur, Tout est permis mais tout n'est pas utile laisse, fort logiquement, un goût d'inachevé.

Et pour cause.

Le récit de Bertrand Dicale construit une cohérence biographique à partir des différents échanges qu'il a eus avec Daniel Darc jusqu'à sa mort. Ce dernier devait retravailler, à sa façon, le matériau ainsi obtenu, tailler dans la masse du récit.
Daniel Darc devait "réécrire dans son rythme, dans son style, réaménager, redisposer, oser des cut-ups, piéger l'exercice du récit" (Bertrand Dicale, "A propos de ce livre", p.8). Cette réécriture n'a pas eu lieu. Daniel Darc est mort alors que Bertrand Dicale l'attendait pour un nouvel entretien. Si tout le livre est écrit à la première personne, on sent néanmoins qu'il a été écrit par Dicale, avec de trop brèves incursions de Darc.
L'avant-propos que rédige Bertrand Dicale remet toutefois quelques pendules à l'heure. Il souligne, contre les médias peu informés et auto-alimentés, que Daniel Darc allait bien, qu'il était plein de projets. Comme l'écrit Dicale, il était dans "une période extrêmement créative et active". Dans l'élaboration commune du livre, raconte-t-il encore, "nous avancions tranquillement, sans inquiétude et sans pressentiment [...] C'est parce que nous étions autant en paix que ce livre paraîtra peut-être semé de lacunes..."
Darc tatoueur
D.O.G
Daniel Olivier Guillaume

Il se trouve que j'étais aussi sur un projet de livre avec Daniel. L'ambition n'était pas de faire une autobiographie à quatre mains. L'idée n'était pas de s'engager sur les traces de Tout est permis... Il s'agissait – avec la complicité de Chamor de Tribal Act pour les photos – de réaliser un opus sur les tatouages de Daniel. Malgré deux entretiens, nous n'avons jamais pu trouver le temps pour les photos. Quelques semaines avant sa mort, je l'avais relancé pour qu'on remette ça au printemps. Il m'avait répondu brièvement mais favorablement.

Nous avions un titre: Darc Tattoo.

Quand Daniel est parti, j'avais commencé un billet: "Daniel, tu fais chier. Comment on va l'faire ce bouquin avec Chamor si t'es pas là?" Ben on l'a pas fait.
Mais le titre est resté.
Il traduit sa rencontre avec Yann Black à Tribal Act justement et son orientation vers le style "Black tattoo". (ici, une belle vidéo où Daniel Darc raconte cette rencontre à Olivier Delacroix)
Comme le rappelle Bertrand Dicale, Daniel Darc était bien ("maintenant j'ai envie de vieillir. Vraiment. Ça peut en décevoir certains") et ses tatouages, si noirs étaient-ils, rayonnaient.
Avec Yann Black – qui a eu l'idée géniale de détourer les cicatrices qu'il portait sur l'avant-bras – Daniel Darc irradiait de toute la lumière du noir.

Des tatouages de Daniel...

Daniel Darc aimait les tatouages mais pas comme les filles de sa chanson ("Les filles aiment les tatouages qui partent au lavage").
Il se tatoue tôt, à une époque où, à Paris, les salons de tatouages se comptent sur les doigts. Son premier tatouage est fait à 17 ans, chez Bruno, à Pigalle. Un lézard pour les Doors. Quand Daniel me raconte ça (comme il le fait souvent en intégrant ses références issues aussi bien du rock que de la littérature) il cite Jim Morrison: "I am the Lizard King/I can do anything" (Celebration or the Lizard, 1969).

Dans la tradition rock, il porte dès la fin des années 1970 tatouages et boucle d'oreille, la marque des bad boys, alors que le tatouage n'était pas encore un accessoire de mode.
Puis, au début des années 2000 (plus de vingt ans après son premier tatouage) et suite à sa rencontre avec Yann qui travaillait encore à Tribal Act, il va commencer le noir. Le Darc tattoo commence à voir le jour.
En entrant dans le noir du tatouage, Daniel Darc s'illumine.
Sa peau se couvre d'encre noire sans effacer les stigmates d'un passé destructeur (auto-mutilation, injection d'héroine...). Au contraire, ces stigmates s'intègrent dans les tatouages et le noir recouvre les anciens motifs qu'on devine pourtant. Sa peau est un palimpseste où se lit son histoire.

 ... au Darc tatoué

Daniel Darc
"Je suis une légende"
Rock & Folk 486, février 2008
Photo d'aiestelle barreyre
Il y a beaucoup d'ironie dans les tatouages de Daniel, comme dans sa vie. Le Darc tatoué n'est plus le gamin mi punk mi-rocker qui chante dans un groupe branché. Il avance tout en jetant un oeil sur son parcours. Ses tatouages sont son histoire. Mais elle ne figure pas dans Tout est permis mais tout n'est pas utile. Sa mort a fait de son expérience de l'encre un des points aveugles du livre: "Nous devions reparler de son enfance [confesse Bertrand Dicale] faire l'inventaire de ses tatouages (jusqu'au dernier, un portrait d'Elvis réalisé début 2012)" (p.10).
L'ironie de ce tatouage d'Elvis réside dans le fait que le premier disque qu'on lui achète, à onze ans, fut un 45-tours d'Elvis. Premier disque, dernier tatouage, toute la fulgurance de Daniel Darc pourrait se résumer à ce raccourci.
Darc et Elvis: le mythe et la légende
"On ne peut pas être Elvis, c'est inatteignable.
Mais on peut viser Gene Vincent
" (p.195)
Mais faire l'inventaire, des tatouages de Daniel Darc, c'est non seulement remonter son histoire singulière de rocker parisien mais encore entrer dans l'histoire familiale de Daniel Razoum.

"A la Libération, ma mère a été condamnée à mort pour intelligence avec l'ennemi. Et ensuite elle a épousé un Juif. Ça me ressemble." Dans cette famille juive, Daniel se familiarise aux tatouages qui, dans les camps nazis, marquaient les déportés. Adulte, il se fait même tatouer sur un bras un mot de la Torah, son père lui exprimant alors sa plus totale désapprobation.

Parmi ses  tatouages, une autre ironie affleure dans celui qu'il porte sur la poitrine, un sacré-coeur. Sa conversion au protestantisme est inscrite dans sa chair. Ce qui est troublant, c'est que le père de Daniel Rozoum était un voyou de la bande des juifs du Sacré-Coeur à Montmartre. Ça ne s'invente pas!

Photo Franck Chevalier
Tout est permis mais tout n'est pas utile est donc un livre inachevé.

Comme le seront les tatouages de Darc.

Le dernier projet de tatouage était un projet collectif. Il devait avec deux amis, deux très proches qui portaient comme lui l'acronyme D.O.G. encré sur la peau, se faire projeter de l'encre dans le dos pour obtenir des motifs à la Pollock qu'il admirait.

De ce petit dripping entre amis devait surgir un nouveau tatouage, le dernier conçu par Daniel pour poursuivre son oeuvre et faire du Darc Tatoué le "beau vieillard" qu'il espérait devenir.






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La page facebook de Daniel Darc. Pour y trouver ses derniers écrits (dans les Inrocks), ses dernières vidéos de concert, des interviews... Une page très sobre mais très complète.
Le site officiel Daniel Darc

La très belle couv de Libération

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Daniel Darc est parti, mais il revient. Un album posthume sort ce mois de septembre 2013:
Chapelle Sixteen dont le titre résume tout Darc
Il s'inscrit dans la continuité du travail réalisé avec Laurent Marimbert pour La Taille de mon âme.

Des extraits sonores de cet album posthume de Daniel Darc: c'est ici ! 

Daniel Darc Chapelle Sixteen
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une belle présentation de l'album posthume de  par  sur

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De Daniel Darc, aux bellissimes éditions de la Salle de Bain, A Love Supreme

Reçu par la poste
avec un mot noté sur une carte de visite:
"Merci"

Lire aussi sur ce blog: Daniel Darc, l'être punk

lundi 26 août 2013

Direct au foie Mike Tyson KO debout

Mike Tyson ne va pas bien, ça n'est pas un scoop.
Celui qui est considéré comme l'un des plus impressionnants boxeurs de tous les temps n'a jamais été un modèle en dehors du ring ni même sur le ring d'ailleurs (Evander Holyfield y a laissé un bout d'oreille par exemple).
Il connait la violence qu'il a apprise en dehors des salles de boxe, en dehors des "Gym" dont Loïc Wacquant a étudié la logique de pacification pour les jeunes issus des ghettos dans Corps et âmes. Carnets ethnographiques d'un apprenti boxeur (chez Agone, 2001).

Tyson, lui, vient d'un des ghettos les plus violents et, qui plus est, il ne fait pas partie des "classes supérieures du ghetto", c'est-à-dire des familles qui possèdent déjà un cadre structurant et des valeurs qui facilitent l'intégration sportive de leurs enfants (abandonné par son père, élevé par sa mère qui meurt lorsqu'il a 16 ans...).

Au contraire, Mike Tyson est venu à la boxe après un parcours de violence et de délinquance (à l'âge de 13 ans, il a déjà été arrêté plus de trente fois pour différents délits). Et l'on peut penser que son rapport aux autres (aux autres hommes mais aussi aux femmes) comme son rapport à lui-même a été largement infléchi par cette violence ordinaire au sein de laquelle il a été élevé.

Le corps de Tyson était un corps qui fut un temps destructeur pour ses adversaires. Sa force, sa
hargne, sa puissance en faisaient une bête de combat. En dehors du ring, loin des "valeurs du sport", il a pourtant poursuivi sa carrière de délinquant (bagarres, violences domestiques, détention de drogue pour laquelle il fut brièvement emprisonné en 2007), voire de criminel (condamné pour viol, il passera trois ans en prison) et a perdu les millions de dollars (estimés à 300 millions) qu'il a gagnés en boxant.
Tyson n'a jamais été "redressé" par le sport. Son intégration sociale "par le sport" se réduit à son utilisation par un système professionnel qui génère de l'argent en produisant du spectacle. Il en a bénéficié bien sûr, sans pouvoir pourtant s'affranchir de la vulnérabilité à laquelle l'exposent ses origines sociales. Dans ce système, Tyson a excellé autant par ses performances que par l'image qu'il a construite, celle d'un bad boy. Mais il ne s'agissait pas d'une image.

Mike Tyson a déjà perdu sur le ring. Ses retours successifs, après la prison et après les défaites, ont écorné l'image d'invincibilité qui lui venait des premières années de sa carrière.
Il a perdu de l'argent.
Il a perdu son identité d'américain, noir, du ghetto, en devenant, comme Mohamed Ali avant lui, musulman (baptisé Malik Abdul Aziz)
Il a perdu, jusqu'à la confiance en soi réalisant lors de la conférence de presse donnée le 25 août 2013 une poignante auto-dévaluation dans laquelle il se traite de salaud, de mother f... (la présentation en français est disponible ici "Mike Tyson, alcoolique et drogué)

Son témoignage laisse penser que les addictions sont en train d'épuiser son corps pourtant encore impressionnant.

Il conserve une belle carcasse mais confesse pourtant: "je suis sur le point de mourir parce que je suis un alcoolique vicieux".

L'alcool qu'il ingurgite depuis des dizaines d'années est un adversaire bien plus coriace qu'Holyfield.

Et malgré ce qu'il affirme, ce direct au foie pardonne rarement.

Mike Tyson
"I haven't drunk or took drugs till 6 days"
"Je n'ai pas bu ou pris de drogue depuis 6 jours"
Myke Tyson, tatouage inspiré des Maoris
by Victor Whitmill


jeudi 22 août 2013

Isinbayeva l'homophobie ordinaire d'une sportive extraordinaire

Isinbayeva devient championne du monde
du saut à la perche. Moscou 2013

Qu'est-ce qui a conduit à un tel déferlement de condamnations des propos d'Yelena Isinbayeva, suite à la conférence de presse qu'elle a donnée le jeudi 15 août 2013 après sa médaille d'or au saut à la perche, lors des championnats du monde de Moscou?
Pourquoi, celle que tous les médias adulaient la veille, est-elle devenue l'objet de toutes les indignations de ces mêmes médias? Pourquoi, encore, les médias ne croient pas qu'elle a été "mal comprise", même s'ils relaient les réactions de la championne à l'anathème mondial dont elle a été l'objet?

Depuis le 30 juin 2013, la Russie s'est dotée d'une loi condamnant la "propagande pour les relations sexuelles non traditionnelles devant mineur" punissant toute manifestation publique (exposant les revendications pour la fin des discriminations ou des violences ciblant des gays et des lesbiennes et la reconnaissance à leur égard de tous les droits humains) par de fortes amendes et des peines de prison.
Cela pourrait être une simple affaire intérieure si la loi ne prévoyait également l'emprisonnement puis l'expulsion pour les "propagandistes" étrangers.
Mais ce qui attire l'attention, c'est que d'une part  cette loi est manifestement homophobe (puisqu'elle pénalise toute prise de parole publique revendiquant des droits pour les homosexuel-le-s en l'assimilant à de la propagande). Et, par ailleurs, la Russie va accueillir les Jeux olympiques d'hiver, à Sotchi, en février 2014 et la loi s'appliquera à tous les athlètes présents ainsi qu'aux journalistes.


C'est à une question sur cette loi et sur les critiques que des athlètes pouvaient exprimer qu'Isinbayeva a réagi, avec ses tripes.
Qu'a-t-elle dit?
Dans un anglais approximatif mais suffisamment maitrisé pour être compris, elle a prononcé les phrases suivantes:

"If we allow to promote and do all this stuff on the street, we are very afraid about our nation because we consider ourselves like normal, standard people, we just live boys with women, women with boys" ("Si nous autorisons la promotion de tout ça dans la rue, nous sommes très inquiets pour notre nations parce que nous [les Russes] nous considérons comme des gens normaux; nous vivons juste les hommes avec les femmes, les femmes avec les hommes

"It comes from history. We never had these problems in Russia, and we don't want to have any in the future." (ça vient de l'histoire. Nous n'avons jamais eu ces problèmes en Russie et nous ne voulons pas les connaître dans le futur")

Très clairement, l'extraordinaire championne qu'est Isinbayeva (huit records du monde, vingt-deux titres mondiaux) révèle une homophobie très ordinaire. Elle ne fait pas que défendre une loi de son pays à laquelle elle adhère. Elle exprime sa conviction profonde que la normalité se confond avec l'hétérosexualité. Les choses sont tellement évidentes pour elle, que c'est avec un sourire appuyant ses arguments qu'elles sont dites.
Cependant, en se centrant sur les propos d'Isinbayeva, les réactions d'indignation ne permettent pas de poser le problème. Certes, Isinbayeva est maladroite, d'une maladresse qui lui vient de l'évidence que, pour elle, la vie se fait, "boys with women, women with boys". Mais, elle est l'arbre qui cache la forêt. Et il faut se demander combien d'athlètes (hommes ou femmes) auraient pu tenir des propos similaires.
D'autres athlètes Russes ont réagi dans le même sens. Le directeur technique nationale de l'athlétisme russe en a fait de même.  Jusqu'aux relayeuses du 4x400m que des interprétations hâtives et non fondées avaient érigées en icônes de la résistance à la loi homophobe de Poutine, indignées que la manifestation de leur joie ait pu être confondue par les médias occidentaux avec des gestes de rébellion lesbienne.

Quand un baiser devient un geste de revendication...
imaginaire
 Il faut se demander, oui, ce qu'auraient pu dire la majorité des athlètes hommes et femmes, venus d'Afrique, d'Asie, mais aussi d'Europe et même de France.

La lutte contre l'homophobie dans (et par) le sport est légitime. Il ne faut néanmoins pas oublier qu'elle produit des réactions homophobes qui n'ont pas conscience de l'être ou bien même que de nombreuses manifestations homophobes ne son pas perçues comme telles par celles et ceux qui les produisent.

Fonction éducative de l'homophobie
La loi russe et l'éducation reçue par Isinbayeva fonctionnent comme des éléments contraignants qui  renforcent l'homophobie au plan d'une société et en chaque individu.
Isinbayeva a été éduquée dans et par l'homophobie. La définition de la normalité qu'elle exprime vient de là. Ses propos touchent un vaste public parce qu'ils sonnent justent. Il contribuent à l'inculcation des normes sociales dont se prévaut Isinbayeva, parce que l'interview d'une championne est un vecteur de propagande en apparence anodin.
Yelena Isinbayeva se considère comme une femme "normale". On peut même dire qu'elle est une femme au-dessus de tout soupçon quant à sa féminité. Le saut à la perche est pourtant un des sports où l'arrivée des femmes a été la plus tardive (2000 pour les Jeux olympiques d'été). Il fait partie de ces sports pour lesquels on pensait les femmes fragiles voire incapables (en athlétisme, avec le triple saut, le 300m steeple, ailleurs, en haltérophilie, en lutte, en rugby...). C'est donc, en conséquence, un des sports où les femmes doivent d'autant plus attester de leur féminité selon deux niveaux:
– leur apparence féminine
– leur orientation sexuelle
Isinbayeva fournit sur ce point une sorte de modèle d'affirmation de ce qui se juge (par elle-même) comme étant la normalité:
elle est féminine et sexy (elle est maquillée, porte des bijoux, évolue dans des tenues très courtes et très moulantes qui permettent de relayer l'image de ses fesses des milliers de fois sur Internet sans que sa musculature ne fonctionne comme repoussoir, contrairement à Serena Williams ou Marion Bartoli victimes l'une et l'autre de sexisme en raison de leur apparence)

ET: elle va devenir maman
Celle qui considère que l'homosexualité relève du privé affiche son hétérosexualité en annonçant qu'elle va désormais "faire" un enfant (et non pas en adopter un).

Tout en étant en désaccord avec elle, il est difficile de lui en vouloir et de la condamner pour avoir exprimé une réalité si profondément inscrite dans sa vision du monde. S'extraire de l'homophobie reçue par son éducation suppose en effet un travail sur soi qui est aussi un travail contre soi et contre la société qui nous a produit. En revanche, ce qui est plus problématique, c'est la prise de position d'une personnalité dont la parole peut faire autorité en raison de l'impact émotionnel qu'elle suscite. Ce qui s'est joué dans la prise de parole d'Isinbayeva, c'est le passage d'une homophobie ordinaire à sa mise au service d'une homophobie d'Etat.

De l'homophobie ordinaire à l'homophobie d'Etat



Insinbayeva et Poutine lors de la cérémonie
du prix sportif international Laureus Sports Awards
L'homophobie ordinaire coule dans le sport. Certes, depuis dix ans en France et depuis un peu plus longtemps en Amérique du Nord, en Australie et chez certains voisins européens, une vigilance émerge quant aux manifestations publiques et explicites de l'homophobie ainsi que vis-à-vis des remarques et propos homophobes non perçus comme tels par celles et ceux qui les tiennent. En une dizaine d'années en France, nous sommes passés d'une dénonciation militante de l'homophobie par les militants gays et lesbiens à une vigilance collective diffuse. Les grands titres de presse relaient désormais la presse LGBT (Tétu, Yagg et d'autres) ou les associations militantes dans leur combat contre l'homophobie. L'enquête sur le foot professionel réalisée par Anthony Mette a été largement reprise dans la presse (ici dans Le Parisien).

Mais en Russie, l'ambiance n'est pas à cette dénonciation. Bien au contraire. L'homophobie d'Etat se traduit pas la multiplication des interdictions de défiler, par la maltraitance systématique des militants, par leur humiliation, leur détention et par l'absolution des violences physiques et collectives perpétrées par des militants explicitement homophobes.
C'est peut-être ça qui est le plus gênant: qu'une athlète au sommet de sa gloire n'ait pas eu la retenue de ne rien dire, de garder pour elle ses certitudes.
Ce qui est le plus gênant, c'est qu'elle ait exprimé tout haut ce qu'elle reproche aux homosexuels; qu'elle ait affirmé haut et fort ce qu'elle considère comme relevant du privé et de l'intimité.
Ce qui est le plus gênant, c'est qu'au nom de ses croyances elle ait donné son accord à une discrimination publique.
Ce qui est le plus gênant, c'est qu'elle ait fourni à un Etat homophobe un soutien sans faille, auréolé d'or.




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Les réactions suscitées par les prises de position d'Isinbayeva sont nombreuses en France. 
En voici quelques unes:
• celle de la Fédération Sportive Gaie et Lesbienne qui réclame des prises de position fortes de nos institutions
• celle de Didier Lestrade, co-findateur d'Act-Up Paris qui demande une radicalisation des positions du militantisme LGBT
• celle de Maryse Ewanjé-Epée ancienne internationale d'athlétisme ou celle très mesurée (c'est le moins qu'on puisse dire) de Renaud Lavillenie
celle de Bernard Andrieu, philosophe, qui rappelle que le sport "ne neutralise pas les corps" et que l'éthique des sportifs et des sportives ne se réduit pas à respecter la supposée "éthique du sport"
et puis bien sûr, dans la presse, de nombreux articles sont disponibles, ici dans le Monde: les Jeux de Sotchi ne doivent pas être les Jeux du silence, ici dans les Inrocks, sous la plume d'Anne Laffeter: Occupy Sotchi

jeudi 15 août 2013

Marion Bartoli le corps à bout

Marion Bartoli explique sa décision
de mettre fin de sa carrière
Marion Bartoli, contre toute attente, vient d'annoncer le 15 août 2013 sa décision de mettre fin à sa carrière de tenniswoman. Née au Puy-en-Velay en 1984, elle venait de remporter Wimbledon ce mois de juillet 2013. Une championne qui prend sa retraite, c'est dans l'ordre des choses. Sa récente victoire dans un tournoi du grand chelem (Wimbledon 2013) et son statut de meilleure française dans un sport très médiatisé rendent pourtant sa décision digne d'attention à l'instar de l'arrêt de Marie-Jo Pérec ou de Laure Manaudou en leur temps. Les commentaires devraient suivre, nombreux, dont certains, à n'en pas douter mettront en cause le choix de Marion Bartoli. Quoiqu'il en soit, déjà, la nouvelle a fait son chemin.

Si je la relaie, c'est en raison des arguments donnés par Marion Bartoli pour justifier sa décision. Dans un entretien accordé à lequipeTV, elle ne parle pas de lassitude, ni d'aboutissement.

Elle parle d'épuisement.

Ce qui ressort, c'est qu'elle est allée au bout de ce que son corps pouvait produire en matière de performance.
C'est ce que souligne Jacques Plana sur France info dans le retour qu'il fait de la carrière de Marion Bartoli dans le dossier consacré par la radio: "Tennis: Marion Bartoli met un terme à sa carrière". Il rappelle qu'elle était "handicapée par un physique qu'elle qualifiait elle-même de commun" ce qui supposait un travail intense pour parvenir à en repousser les limites. Handicapée par son propre corps pourtant entraîné, la formule ne manque pas de sel. Son corps était considéré comme "hors-norme" dans le tennis professionel, en raison précisément de sa normalité. Un corps banal, ordinaire, "commun" mais entraîné jusqu'à l'épuisement pour arriver à gagner.
Marion Bartoli, un corps très éloigné
de celui des canons du tennis actuel

Aujourd'hui pourtant, elle a décidé d'arrêter cette exigeante quête: "Je sens que mon corps ne peut vraiment plus" confie-t-elle à lequipeTV. "Je suis vraiment allé au bout de mes limites [pour gagner Wimbledon...] j'ai vraiment été au maximum du maximum". Mais à quel prix peut-on se demander?

Six semaines après la victoire sur le gazon anglais, Marion Bartoli revient sur la fragilité de son corps, sur la succession de petites blessures tout au long de la saison, mais surtout sur la douleur, invalidante. "La semaine dernière c'étaient les abdominaux, cette semaine au bout d'un set j'avais tellement mal aux tendons d'achille que j'avais du mal à marcher [...] alors courir". La douleur est partout, constante. "J'ai mal de partout... " poursuit-elle.
Ce qui la pousse à conclure: "je crois que le corps a ses limites et que j'ai atteint les miennes [...] quand on est athlète on sent ces choses là". Elle a cherché ses limites. Elle les a repoussées, par un travail acharné. Depuis l'âge de six ans, tout ce qu'elle a fait a conduit à ce dépassement, à l'atteinte du "maximum du maximum". Aujourd'hui, il est atteint.

Le corps épuisé de Marion Bartoli va pouvoir se reposer. Elle va pouvoir arrêter de se maltraiter.
Elle a la sagesse de mettre un terme à la souffrance, de respecter son corps, et donc de se respecter.

Pour regarder des extraits de l'interview donnée à lequipeTV