La société footballitaire: Sécurité, Autorité, Marché

Sur le TGV on fête l'Euro
au bar TGV, on boit de l'eau
TGV Montpellier-Lyon, début d'après-midi, samedi 25 juin 2016. Le train circule avec du retard. Je me rends au bar pour acheter un sandwich. Le bar est presque vide. Rien, ou presque, n'est exposé sur le zinc. Juste quelques canettes de soda et de l'eau. Pas de bière, pas de vin, pas de mignonnettes d'apéritif. Je demande au barman s'il y a eu un problème de livraison. Il me répond:
"On n'a pas le droit de vendre de l'alcool pendant l'Euro [de football]
C'est n'importe quoi, de toute façon, ils [les supporteurs] viennent avec leurs provisions [d'alcool]"

Le barman a l'air très contrarié.
Je retourne m'asseoir, sans manger et sans boire.
Perplexe.

Je pense aux interdictions prises le 13 juin par le préfet de Lyon d'interdire la vente d'alcool à emporter dans la ville pour éviter les "débordements" de supporteurs, décision prise suite aux violences qui se sont produites deux jours plus tôt à Marseille en début de tournoi (et dont on sait que les plus graves ont été le fait de milices russes entrainées au combat et ne buvant pas afin de garder leur vigilance face aux supporteurs anglais qu'ils ont agressés... et à la police qu'ils ont évité).
Un supporteur anglais entre la vie et la mort,
suite à l'agression par des milices russes
Le préfet de Lyon a donc interdit la vente d'alcool en ville, sauf dans les bars et dans la fan zone, ce nouvel espace dans lequel les gens se rendent en masse pour regarder ensemble un match sur grand écran, en plein air mais dans un espace clos dont l'entrée est conditionnée à une fouille minutieuse.

L'Euro c'est donc la fête du football. Mais la fête où on vous dit de faire.
On peut boire de la bière dans les bars et dans la fan zone mais de la Carlsberg, en contrat avec l'UEFA. Buvez, là où on vous dit de boire, saoulez vous mais à la Carslberg, sponsor officiel. Et chantez, hurlez...
(à écouter de Nathalie Bourrus La fan zone des bourrés: Carslberg bat Tourtel à plate couture)

 Cette succession de décisions qui n'entrainent pas de véritables tracas (ne pas boire de bière dans le TGV n'est pas vraiment problématique) traduit la manière dont le spectacle sportif (en l'occurrence celui du football) préfigure une société de contrôle non seulement des foules mais aussi de leurs loisirs. La combinaison des décisions politiques et des dispositifs de spectacle (ici les fans zones et les stades) constituent en effet une formidable machine à produire collectivement du désir:
désir de se retrouver entre soi (principalement entre hommes), uniformément vêtu des couleurs de la nation, désir de regarder un match ensemble, de se saouler ensemble, de chanter, de crier et de pisser ensemble, et pour ceux dont la virilité ne s'est pas encore affranchi de ses manifestations animales, de se battre ensemble.
La machine à produire collectivement du désir oriente aussi le désir de sécurité, de police partout pour tout, d'interdiction de circuler, de canalisation et de surveillance des masses.
Illustration de Tardi pour "Le Cri du peuple" sur la Commune de Paris, 1871
Ce ne sont plus les "hordes de barbares descendant de Belleville" de la Commune de Paris arborant le drapeau rouge qui inquiètent mais celles, plus bariolées et argentées, de supporteurs venus en France, touristes nomades circulant de stades en stades et priant de fan zones en fan zones.
Le désir de contrôle et d'interdiction se généralise alors à toutes celles et à tous ceux qui n'en sont pas: contrôle aux frontières, contrôle dans les gares, dans les centres villes, désir d'interdiction de manifestations parce que pendant l'Euro nos policiers sont fatigués...

Et puis, surtout, de manière insidieuse mais tout aussi désirée collectivement, désir de surveillance technologique, de vidéo surveillance de plus en plus fine, de contrôle des décisions et des comportements humains par la machine.
Surtout, oui surtout que l'arbitre ne se trompe pas, que ses décisions soient prises après le recours à la vidéo, que la main de Thierry Henry ou celle de Maradona soient sanctionnées (enfin, non pas celle de Thierry Henry), une vidéo dont les ralentis permettent de voir ce que l'oeil humain ne peut pas percevoir, sous des angles impossibles à la perception ordinaire (de face, de profil, par derrière, par au-dessus, au raz du sol)... Avec arrêt sur image: et là, tu la vois la main, et le hors-jeu, tu le vois le hors-jeu?
Le désir de surveillance technologique commence dans sa revendication à des fins aussi futiles que celles de savoir si – à 1/2 centimètre près et à la 1/2 seconde près – il y avait "bien" hors jeu...
Ce désir là, cette demande de l'image couplée au numérique, constitue finalement l'aboutissement totalement obscène du désir d'inhumanité où le radar flashe qui franchit la limite où les gestes de chacun peuvent être vus et commentés de tous.

Le spectacle du football préfigure une société désirée dans laquelle les contraintes sur les libertés ne seront pas imposées par un état totalitaire mais réclamées par un peuple soumis au désir d'être contraint.
"Et c'est là, dit sentencieusement le Directeur, en guise de contribution à cet exposé, qu'est le secret du bonheur et de la vertu, aimer ce qu'on est obligé de faire. Tel est le but de tout conditionnement: faire aimer aux gens la destination sociale à laquelle ils ne peuvent échapper."
Aldous Huxley, Le Meilleur des mondes (Brave New World, 1932)

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